L'aménagement de l'espace classe et son impact pédagogique

Zoom sur le travail de Laurent Jeannin et de la Chaire Transition²
A l’heure où l’on repense les espaces d’apprentissage à l’université, le lien entre l’environnement physique et l’environnement pédagogique est une question centrale. Laurent Jeannin, Maitre de conférences en Sciences de l’éducation à l’Université de Cergy-Pontoise, est titulaire de la Chaire Transition² qui explore l’impact de l’architecture des espaces d’apprentissage sur les usagers et les formes d’enseignement.
Cours en amphithéâtre
Dans un article publié en 2017 dans les Cahiers du CERFEE et intitulé « La mobilité, clé de nouvelles pratiques » [1] , Laurent Jeannin met en avant l’importance de la notion de mobilité dans l’espace classe pour l’apprenant mais aussi pour l’enseignant. Retour sur cette publication et sur les dernières pistes évoquées par l’enseignant-chercheur autour de l’aménagement de l’espace classe.

Repères et premiers questionnements sur l’architecture scolaire

Dans cet article, l’auteur cite Seymour Papert qui, en 2003, faisait ce constat éloquent :
"Un élève qui se serait endormi au 19e siècle, pour se réveiller 150 ans plus tard, ne serait finalement pas tellement dépaysé."
En effet, la salle de classe et ses normes établies il y a presque deux siècles restent des données structurantes des pratiques pédagogiques actuelles.

Les premières préconisations techniques permettant de « normer » l’espace classe datent de 1843 et tout au long du 19e siècle des milliers d’écoles vont être construites en France sur ces bases : des salles de classes souvent rectangulaires, une surface de 1,5 m2 par élève, un éclairage unilatéral venant de la gauche (parce que tous les élèves étaient droitiers) et une organisation générale de l’école inspirée des hôpitaux et des prisons.

La pratique de l’enseignement simultané [2] associée à cette organisation de l’espace classe, va rapidement être critiquée par les nouveaux pédagogues du début du 20e siècle. En proposant une pédagogie par laquelle l’enseignant ne fait plus face à ses élèves, ils suggèrent une nouvelle organisation de la classe, en îlots et ou en demi-cercle par exemple.

Bien plus tard, les années 2000 voient la construction de nombreux bâtiments scolaires et c’est en 2010 que le questionnement sur l’impact de l’aménagement de la salle de classe sur la pédagogie fait l’objet d’un numéro de la revue CELE, orchestré par l’architecte Peter C. Lippman, intitulé « l’environnement physique peut-il avoir un impact sur l’environnement pédagogique ? » [3].

Parmi les points évoqués : l’intégration des technologies dans l’environnement pédagogique, l’environnement comme auxiliaire pédagogique (théorie du third teacher de Reggio d’Emilie) et l’importance d’une architecture adaptée aux besoins (responsive design) qui doit permettre de « maximiser la contribution de l’environnement pédagogique, social et physique au développement des élèves » [4].

Construire une typologie des aménagements de salle de classe

Une réflexion sur la transformation des espaces scolaires est donc amorcée, en France comme à l’international. En France, une première étude exploratoire a été menée par Laurent Jeannin afin de dessiner les contours d’une typologie de classement des aménagements de salle de classe, sur la base de photos envoyées par des enseignants [5]. Elle a abouti à la distinction de 4 catégories d’aménagements :
  • La salle « classique » : tables en rangs
  • La salle dont la technologie a eu un impact sur l’organisation spatiale : salles informatiques
  • La salle organisée en îlots
  • La salle organisée en îlots avec mobilité du mobilier
Afin de déterminer les proportions de chaque catégorie dans le système éducatif de différents pays, l’équipe de Laurent Jeannin a récolté, puis étudié les images de salle de classe présentes sur Google Images. Au total, 1800 photos ont été répertoriées et classifiées. Elles représentent des salles de classe en France, en Angleterre, en Allemagne, en Suède et en Finlande.

Les résultats de cette étude montrent que la France valorise davantage les configurations classiques que les autres pays étudiés. La configuration en îlots est la plus représentée en Suède. Enfin, les photos de salles à mobilier sur roulettes représentent seulement 3% du total d’images récoltées mais leur émergence est à noter.
 
Salle de créativité SPOC à l'IAE
Photo : Salle de créativité SPOC à Grenoble IAE

Suite à ces premières études, Laurent Jeannin pose la question de la configuration des salles de formation des enseignants de demain. Est-ce que développer des salles mobiles et des pédagogies actives dans les ESPE pourrait permettre d’inspirer des pratiques similaires chez les futurs enseignants ?

Prendre en compte la dimension économique d’une nouvelle organisation

La question de la transformation des salles de classe amène rapidement des problématiques financières. En effet, au-delà d’un changement de mobilier, pour permettre des pédagogies actives, il serait nécessaire d’augmenter la superficie des salles de classe de 20 à 30 % [6] par rapport à ce que les normes prévoient. Est-ce que cela implique nécessairement des dépenses supplémentaires ou peut-on envisager une évolution des salles existantes et la construction de nouvelles salles en maintenant des investissements modérés ?

Afin de préciser et d’ajuster l’espace nécessaire à ces nouveaux aménagements, Laurent Jeannin propose la définition d’un coefficient de mobilité. Ainsi, trois variables seraient à considérer pour évaluer la faisabilité de l’aménagement d’une salle de classe visant la mise en place d’une pédagogie active :
  • Espace alpha : espace occupé par les élèves assis
  • Espace beta : espace d’évolution de l’enseignant
  • Espace gamma : coefficient de mobilité [7], enseignants et élèves

Il s’intéresse en particulier à cet espace gamma et constate que des différences importantes existent entre les formats de salles. De manière surprenante, ce travail révèle que les salles aménagées avec du mobilier sur roulettes augmentent bien le coefficient de mobilité, mais dans une moindre mesure par rapport à la configuration en îlot avec du mobilier classique ! Cela est dû à l’encombrement causé par le mobilier mobile.

Finalement, une solution raisonnable économiquement serait de banaliser seulement quelques salles par établissements, dans lesquelles l’aménagement laisserait l’opportunité de proposer une autre approche pédagogique.

Livrer les bâtiments scolaires et universitaires non finis ?

En novembre 2017, Laurent Jeannin intervient dans le cadre du salon Educatec-Educatice, comme partenaire de cinq expérimentations menées par la Caisse des Dépôts, visant à « transformer des espaces scolaires pour les adapter aux nouveaux enjeux et nouveaux usages » [8]. A cette occasion, il explique que la transformation des espaces scolaires ne peut se faire uniquement par des aménagements de mobilier : il faut « toucher à la structure du bâtiment ». Il met le doigt sur des éléments qui ont un impact sur l’environnement de l’apprenant comme l’isolation phonique et thermique, la luminosité, la qualité de l’air…

Il suggère aussi, dans le cadre de la rénovation ou de la construction d’un bâtiment scolaire de « laisser un pourcentage du budget à la main des usagers, aux équipes de l’établissement, y compris aux agents de restauration, pour leur permettre de s’approprier le lieu ». Cette pratique s’inspire du lean startup, une technique de conduite du changement très concrète. En sautant la case « étude théorique », on expérimente directement les aménagements d’espace auprès des utilisateurs finaux et l’on s’appuie sur leurs retours pour transformer le lieu.

Et si la livraison d’un bâtiment « non terminé » permettait d’en définir les aménagements collectivement et de réduire le mécontentement potentiel de ses usagers ? C’est une piste supplémentaire vers la structuration d’un espace salle de classe au service de la mobilité des étudiants et des enseignants, et de la diversité des approches pédagogiques.

 
Références

[1] Jeannin Laurent (2017). La mobilité, clé de nouvelles pratiques ? Les Cahiers du CERFEE 2017/43.

[2] Enseignement simultané : la leçon est faite directement par l’enseignant, à tous les élèves en même temps.

[3][4] Lippman Peter C. (2010). L’environnement physique peut-il avoir un impact sur l’environnement pédagogique ? CELE Echanges 2010/13.

[5] Laurent Jeannin évoque le recueil des photos des enseignants via les réseaux sociaux et le hashtag #masalledeclasseenphoto dans la vidéo de son intervention au Hackaton 2016, organisé par l’académie de Besançon, à Montbeliard. Son sujet : « Renovons le BANC (Bâtiment, Apprentissage, Numérique, Collaboratif) de l’école ».

[6] Derouet-Besson Marie-Claude (1998). Les Murs de l’école. Paris : Métailié, 305.

[7] L’auteur définit ainsi le coefficient de mobilité : « Nous proposons de définir un coefficient de mobilité dans un triplet salle de classe. C’est à dire, considérer les contraintes des salles de classe, des mobiliers, de la disposition de ceux-ci et des espaces d’évolution. Les fabricants de mobiliers indiquent les espaces d’encombrement brut et fonctionnel de chaque pièce. Il est donc facile de reformer notre équation d’élaboration de coefficient ».

[8] Pons Camille (2017). Aménagement des epsaces scolaires : pourquoi ne pas livrer un bâtiment non fini ? ToutEduc.


En savoir + sur la Chaire Transition²


Chaire Transition² : « des espaces de transition à la transition des espaces éducatifs ». Regroupant des enseignants chercheurs en sciences de l’éducation, des architectes et des designers, cette chaire, créée en 2016, travaille sur l’impact de l’architecture et du design scolaire sur les usagers : élèves, enseignants ou personnels. Elle analyse le passage de l’enseignement simultané à un enseignement différencié, par projet ou par groupes de besoin. L’impact des technologies sur les modalités d’occupation et d’appropriation des lieux est également un axe de travail fort.

Publié le 23 août 2019